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Rendre visitable une exposition qui n’avait pas de salle

Les pièces étaient dispersées dans le monde, une partie des archives avait disparu, et certains objets n’avaient jamais été photographiés sous tous leurs angles. Comment « A Passage to Asia » est devenue visitable depuis un navigateur.

Bozar nous a confié un problème qui n’avait pas de réponse au catalogue: monter une exposition dont les pièces étaient dispersées dans le monde. Aucun de ces objets ne pouvait voyager. Pour une partie d’entre eux, les archives de l’exposition précédente avaient disparu, et ce qui restait tenait dans des catalogues imprimés, c’est-à-dire en deux dimensions. Personne n’avait vu le dos de certaines pièces.

Salle d’exposition reconstituée en 3D: une armure lamellaire complète dressée au centre d’un socle, un casque, deux bottes et un arc posés autour, sur un parquet en point de Hongrie.

L’exposition s’appelle « A Passage to Asia: 25 centuries of exchange between Asia & Europe ». Elle réunit dix-huit pièces prêtées par seize musées, et elle a été lancée le 7 mars 2021 lors de la célébration virtuelle de l’ASEM Day, organisée par l’Union européenne avec l’Asia-Europe Foundation et Bozar. Les détails de ce lancement sont publiés sur la fiche de l’événement de l’ASEM InfoBoard.

Établir ce qui manque avant de produire quoi que ce soit

Le premier travail n’a pas été de modéliser. Il a été de numériser les catalogues existants et de les analyser pour dresser la liste de ce qui n’existait pas: les faces jamais photographiées, les dimensions absentes, les matériaux mentionnés dans un texte mais visibles nulle part.

Cette étape paraît administrative et c’est elle qui a décidé du reste. Sans elle, on modélise ce qu’on a sous la main, on obtient une collection d’objets inégaux, et personne ne sait lesquels sont fidèles et lesquels sont une interprétation. Avec elle, chaque manque est nommé et arbitré avec quelqu’un dont c’est le métier.

La supervision n’est pas une validation de fin de course

Les pièces ont été reconstituées en trois dimensions et sur 360 degrés, sous la supervision d’archéologues. Pas relues par des archéologues à la livraison: supervisées pendant, ce qui n’est pas la même dépense ni le même calendrier.

La différence se voit sur les zones incertaines. Quand une face n’est documentée nulle part, il faut décider entre l’extrapoler, la laisser neutre ou ne pas montrer l’objet sous cet angle. Cette décision appartient à l’archéologue, pas à l’équipe qui modélise. La prendre à sa place, c’est produire une pièce crédible et fausse, ce qui est la pire des deux options.

Le décor n’a pas été inventé

Les salles du musée ont été relevées au laser. Le relevé a donné les proportions réelles de la salle et le comportement de sa lumière. Les objets reconstitués ont été replacés dans ce décor-là, et non dans une salle générique.

C’est ce qui explique le résultat. Une pièce parfaitement modélisée posée dans un espace inventé se lit comme une image de synthèse. La même pièce dans une salle relevée au millimètre se lit comme une photographie, parce que l’œil reconnaît d’abord l’espace et seulement ensuite l’objet.

Autre salle reconstituée: une cloche de bronze inclinée sur son socle, une grande jarre de pierre à droite, deux statues du Gandhara au fond, et une enfilade qui ouvre sur la salle suivante.

Le détail qui trahit une salle inventée est presque toujours le même: une enfilade qui ne mène nulle part, ou une hauteur sous plafond qui ne correspond à rien. Ici, l’ouverture du fond donne sur la salle suivante parce que c’est ce que le relevé disait.

Ce que ça a produit

L’exposition est devenue visitable depuis un navigateur. Le rendu était assez convaincant pour que des visiteurs se présentent à la billetterie du musée et demandent comment accéder aux salles. Elles n’existaient pas.

La navigation et le parcours en trois dimensions sont montrés dans la vidéo publiée par l’ASEM, qui donne une idée du déplacement d’une salle à l’autre que deux images fixes ne rendent pas.

Nous racontons ce fait parce qu’il est le seul indicateur dont nous disposions. Nous n’avons pas de chiffre de fréquentation à publier, et nous préférons une anecdote vérifiable à une statistique que nous n’avons pas mesurée.

Pourquoi cet article parle aussi de sites

Le travail décrit ici n’est pas un travail d’image. C’est un travail d’architecture de l’information avec un moteur 3D à la place d’une grille de pages. Établir ce qui manque, arbitrer ce qu’on ne sait pas, décider ce qui doit être vu en premier et dans quel ordre le reste se découvre.

Un site pose exactement ces questions, avec des enjeux plus petits et les mêmes conséquences. Une page d’accueil qui montre tout ne montre rien. Un catalogue qui présente quarante références sans ordre les rend toutes équivalentes. La compétence ne réside pas dans l’outil, elle réside dans le fait de trancher ce qui compte, puis de tenir cet arbitrage jusqu’au bout.

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